Lettre par Eowenn


poème précédent - poème suivant


Je vous écris, Monsieur, au soir de ma jeunesse,
Pour délivrer mon coeur d'un fardeau de tendresse.
Je n'attends rien de vous, hormis de l'attention;
Vous m'offrîtes jadis tant de folle passion
Que j'en rougis encore; je n'en demande plus.
Il y a bien longtemps que mon coeur mis à nu
Ne tremble plus pour vous; j'ai retrouvé la paix
Que dans vos yeux, en vain, malgré moi, je cherchais.
Il n'est point de repos pour l'Amour de la Vie,
Jamais un corps aimant ne se trouve affaibli
Par les agaceries du destin capricieux.
En cherchant la beauté, au soir de l'âge heureux,
On s'emplit de passion, de bonheurs enfantins;
Un coeur, lorsqu'il est beau, nous paraît cristallin...

Vous avez pris de l'âge, et des rides amères
Ont donné à vos yeux une lueur d'hiver;
Votre sourire, jadis lumineux et si doux
Est aujourd'hui bien triste, au seuil de votre joue...
Vous êtes jeune encore, où donc ont disparu
Les images du temps qui tant vous a ému?
Qu'avez-vous fait de vous, en cet âge sans joie?
Vous avez enterré vos amours, votre foi,
Tout ce qui vous liait; les sources de bonheur,
Comme les temps plus gris, sans Pater, et sans pleurs,
Vous les avez tassés au fond d'un grand cercueil;
Prenez garde à ce qu'il ne soit votre linceul!


Vous ne pouvez, Monsieur, oublier votre gloire;
Même si vos chagrins vous rattrapent le soir,


Vivez le jour présent et cherchez la beauté:
Sachez la conquérir, laissez-la vous guider.

Je fus votre refuge, et vous, mon grand soleil,
Au long de nos deux corps, le même sang vermeil
Eveilla lentement le même doux frisson;
Vous souvient-il, Monsieur, de nos discussions,
De ces mots réfléchis, résonnants, mélodieux,
De cette obscurité où brillaient vos beaux yeux?
Altièrement campé sur votre blanc cheval,
Un doigt à la visière, en un salut martial,
Vous étiez à mon coeur l'image d'un héros
Dont ne reste aujourd'hui guère plus qu'un halo...

Libérez-le, Monsieur, laissez parler la vie
En votre âme meurtrie par tant de vieux soucis;
Jouez la symphonie de votre âge béni,
Vibrez, comme l'archet, dans le choeur infini
Qui sommeille en chaque être au sein de la Nature;
Laissez Phébus briller en votre chevelure
Et souriez, Monsieur, à l'azur de l'éther.
Ne soyez plus chagrin, ne soyez plus amer,
Rien n'est si beau que vous lorsqu'enfin vous riez...
Las, donnez votre main, laissez-moi supporter
Un peu de vos tourments, car ils vous sont trop lourds;
Laissez fuir de votre âme un de ces sanglots sourds,
Et regardez l'aurore en robe de rosée;
Voyez le vol gracieux des mouettes enchantées,
Sentez, sur votre front, les embruns iodés,
Ecoutez, sur le roc, les vagues s'affronter...

Ne voyez plus, Monsieur, le passé révolu
Et ne vous dites pas qu'il ne reviendra plus.
Cette triste pensée en ôterait l'éclat,
Il lui en reste peu, ne l'assombrissez pas!
Voyez-le scintillant d'une éternelle soie,


Vos montures piaffant au rythme de vos pas;
Ne voyez de ces jours que les moments bénis
Que les rais de bonheur dans ce ciel déjà gris;
Même dans le passé, recherchez la Beauté,
Elle est dissimulée dans les vers embrumés
De l'histoire du Temps, l'histoire de votre âme.
Pensez à vos amours, sentez le coeur des femmes
Battre tout contre vous, violent et chaleureux,
Et sentez, sous vos mains, frémir leurs corps en feu.

Enfin, votre regard paraît illuminé,
Enfin, mon Bel-Ami, enfin, vous souriez!

Le coeur physique est Vie, il distribue son bien;
L'autre nous vole tout, et ne restitue rien.
Ne vous fiez pas, Monsieur, aux élans de ce traître,
Il n'obéit à rien, et pas même à son maître.
Pourtant, il est en vous comme en chacun de nous,
Tour à tour endeuillant ou rosissant nos joues;
Il domine le monde en commandant la Vie,
Mais n'a nulle pitié pour ceux qu'il a trahi.



Eowenn

- commentaires :


Commentaires ouverts

Le site : Accueil - CONTACT
Thème Le monde